Une histoire de congélateur.
Il y a de ces jours où on ne sait pourquoi mais le cœur est sorti du congélateur sans qu’on le lui demande il a passé un long hiver indifférent à tout ce qui l’entourait à ces rencontres aléatoires avec des hommes miroirs il était là mais las il pulsait faisait son travail mais si peu. Il dormait d’un sommeil comateux inconfortable j’aurais voulu le secouer qu’il n’aurait jamais bougé. Le printemps est arrivé avec tous ses clichés et puis le congélateur a lâché prise et l’eau coule dans la cuisine le plancher gonfle lui aussi. Le dégât me rend étrangement heureuse.
Bibliothèque
Devant moi des livres
Ma bibliothèque
Mais surtout devant moi
Tout ce temps qui passe
Rangé en ordre de grandeur
Rue Saint-Denis
Tu sors du boulot. Il n’y en a que pour les Olympiques, les non-médailles, celles qu’on souhaite, celle dont on rêve, celle dont on se fout pendant quatre et qui nous apparaissent maintenant insoutenables tellement on les veut. Le Brésilien vient de chuter. Toute sa routine, parfaite. Le dernier saut, tout est fini. Dans quatre ans il n’aura plus de cartilage que des os de petit vieux. Dehors, une parade de fierté. Tu n’y a jamais assisté, ça ne t’intéresse pas. L’autobus que te mène directement chez toi est annulé, because un trop-plein de fierté, justement. Pourtant le chauffeur est là, il l’ignorait et t’offre de t’embarquer. T’espère que ça soit gratuit et pourtant. En cinq minutes, il a le temps d’insulter dans la presque même phrase les gais (les schtroumphettes), les Arabes (tous des voleurs) et les cadres de la STM (des pas de cervelles). Ton père était cadre à la STM. Tu aurais dû lui dire et pourtant. Ça va avec le personnage. Il te glisse au passage qu’il est célibataire. Tu fais comme si tu n’avais rien entendu. Les gens qui montent que des vieux, des obèses, des religieuses. Tu te demandes où elles se cachent habituellement. Elles sont contentes que le service ne soit pas annulé. Trois voiles blancs à l’avant du bus. Elles ne se parlent pas. Tu aurais cru qu’elles connaissaient toutes. Le chauffeur discute, arrête, tu descends. Il est gentil et pourtant.
Comme si
Sur le pavé de la cours des gens. Parlent parlent. Toi, au centre, tu écoutes. Souris, tu préfères. Les langues se délient avec l’alcool d’après-midi. Tu souris encore, il te semble avoir perdu l’usage de ta bouche. Aucun son ne veut en sortir, alors tu te contentes de sourire. Les paroles volent; les verres se cassent. Ton regard bifurque sur autre chose. Une belle photographie de ce repas dominical. Les banderoles, les fleurs du mois de juillet, ce bras, des cicatrices. Tu souris à cet ami qui ne veut pas répondre à tes questions. Tu fais comme si. Dans le ciel que du bleu. Jolie photographie.
Porte (bis)
La porte, lourde. Pousse-la, elle ne le fera pas pour toi. Tu glisses ta main. Fais attention aux échardes, la porte est raboteuse à quelques endroits. Tu continues de la toucher en espérant que.
Tu voudrais que quelqu’un te voit ainsi, faisant des cercles inlassablement contre le teck solide de la rue. Tu passerais pour fou, on te croirait fétichiste. Mais continue peut-être un jour pourras-tu la reconnaître au toucher seulement.
Derrière la porte, quelqu’un peut-être. Qui t’écoute, effrayé de tes gestes. Pose ton oreille. L’entends-tu t’écouter? Deux oreilles collées contre le bois qui cherchent à entendre le mouvement de l’autre.
Des portes, il y en a des centaines, tu les touches au passage, incapable d’y résister. Et tu n’es pas même foutu de reconnaître la tienne.
Dégonfle
Tu composes le code de la porte. 26X6. Le bois puissant contre la paume, tu te demandes pourquoi là-bas, chez toi, les portes ont l’air si fragile. Un hiver, tu as même oublié de la fermer. Toute la nuit, grande ouverte, la porte a nargué les passants. D’une étrangeté telle que personne n’a osé franchir le seuil. Les objets à l’intérieur, intacts. Seul le souffle du mois de janvier avait osé y pénétrer.
Et toi, tu entres, pousse la porte de bois massif. Les bruits de la rue t’ont rendu sourd. Il n’y a que tranquillité dans l’appartement. Tu oublies que quelqu’un d’autre s’y trouve. La lumière du dehors t’a aveuglé. Tu cherches l’interrupteur. Il est déjà actionné. Marche, marche, installe-toi, tu es chez toi. Et pourtant tu te sens comme un voleur. Un voleur qui apporte le nan déjà refroidi. À quoi bon le manger puisqu’il s’est dégonflé pendant le voyage? Dépose-le, la chaleur s’est déplacée jusqu’à ta main, qui brûle, il te semble.
Quand pourras-tu entendre et voir à nouveau?
Les morts pèsent.
Dans la rue, sur le pavé, un reflet de tous ces mortels souvenirs. Laisse ta main frôler la pierraille. Les petits cailloux te déchirent la paume. L’un d’entre eux, caché sous l’ongle, te fait souffrir depuis le détour du boulevard.
L’air gonflé d’humidité, les nuages ne sont qu’une bouillie aérienne. Un masse de passants. Continue. Détourne-les, ces saris multicolores, ces visages incolores.
Les tissus volent au vent. Des drapeaux solennels de pays dirigés par des enfants.
Ne t’incline pas, continue, détourne-les. Trop de couleurs qui s’emmêlent. Un tourbillon de roses, de safran et d’asperges.
Tu n’aimes pas ces couleurs. Tu voudrais que les linceuls volent volent, loin loin, qu’ils t’échappent. Tu les tirerais contre toi, en ferait une messe noire pour les rendre immaculés. Tu arracherais tout.
Et alors, tes yeux cesseraient de piquer.
Tes morts pèsent sur le boulevard. Continue, prend ton pain nan, salue le type qui les prépare et continue.
Je suis…
… de retour, pour un projet bien précis. Recommencer à écrire quotidiennement après un projet qui m’aura pris les trois dernières années de ma vie. À suivre, donc.